• Liberté pédagogique

    La liberté pédagogique, vieil étendard libéral brandi pour lutter à l'origine contre toutes les tentatives d'ingérences ou de pressions qui pesaient sur l'école, refait régulièrement surface. Je pensais cette question aujourd'hui dépassée, tant je croyais consensuelle l'idée que cette liberté s'inscrit et trouve ses limites naturelles dans un projet collectif  ! Continuité, cohérence des parcours, répartitions de cycles pour éviter les redites et les pertes de temps ! Renforcements plutôt qu'accumulations désordonnées! Centration sur des besoins identifiés et sur des hypothèses partagées! Bref, on a plus de chance d'obtenir des résultats si on coordonne nos actions et si on s'inscrit dans la durée ! Rien de pire en pédagogie que le zapping  !

    Le saviez-vous ? La liberté pédagogique ne trouve une existence juridique qu'en 2005 (loi Fillon): "La liberté pédagogique de l'enseignant s'exerce dans le respect des programmes et des instructions (...) et dans le cadre du projet d'école ou d'établissement avec conseil et sous contrôle des membres des corps d'inspection " (Code de l'éducation - art 48).

    Cette liberté est donc bel et bien inscrite depuis 2005 dans un cadre national (les programmes et instructions, les priorités nationales) et local (le projet d'école, les programmations de cycle, ...).

    L'état définit les contenus d'enseignement et les missions des enseignants. La liberté pédagogique s'exerce dans le choix des méthodes et des démarches didactiques , dans les formes des médiations pédagogiques... 

    De G de Robiens qui oeuvra fortement pour imposer la méthode syllabique en lecture, à Peillon qui lie l'idée de liberté pédagogique au fait que le métier d'enseignants n'est pas une profession d'exécution, en passant par Darcos qui rappela qu'on ne devait pas juger l'enseignant sur ses méthodes mais sur ses résultats (sic?) cette question refait surface , et semble très diversement comprise ... comme s'il n'existait pas de texte (celui de 2005)!

    Parole, parole... Les programmes ont toujours largement influencé les pratiques pédagogiques: de la pédagogie d'éveil aux programmes de 85 (Chevènement) , de l'ORLF aux programmes de 2008 , de loi d'orientation en loi d'orientation , les enseignants ont toujours eu des indications plus ou moins directes sur la nature des mises en oeuvre attendues. Parce que la mise en oeuvre participe aussi des savoirs... 

    J'emprunte à Jean Michel Zakhartchouk  que j'ai eu le plaisir de rencontrer à Belfort au cours d'un repas professionnel le texte qui suit et qui traduit bien le problème éthique qui est posé: "La liberté pédagogique, de quoi s'agit-il ? Si elle renvoie à l’idée qu’effectivement, le métier d’enseignant n’est pas d’éxécution, qu’il s’agit bien d’une « profession » où l’on a de larges marges de manoeuvres sur l’organisation de son travail,  où on est un décideur dans sa classe de bonnes stratégies, de méthodes pertinentes…, alors oui, même si l’on devrait plutôt parler d’autonomie pédagogique. En revanche, s’il s’agit de mettre en avant une conception très libérale du métier (une conception largement fantasmée, car en vérité bien des professions libérales sont fortement cadrées ou encadrées et le verdict du client y est essentiel comme mode d’évaluation !), alors on ne peut qu’être très réservé sur une notion qui  peut faire oublier le respect de règles, de valeurs, d’objectifs communs En outre, la « liberté pédagogique » semble bien, dans nombre de déclarations qui la sanctifient, une manière de refuser le collectif, de prôner un individualisme débridé qui s’opposerait à un collectivisme quasiment totalitaire. Aussi aurai-je tendance à préférer le terme de « responsabilité pédagogique ». L’enseignant doit avoir des responsabilités, au sens donc qu’il dispose d’une certaine maîtrise de ses choix, mais il doit aussi avoir « la » responsabilité de tout faire pour œuvrer à la réussite de tous les élèves, de travailler dans le cadre d’un projet collectif dont il est un des acteurs, de participer à un effort national qui dépasse sa propre personne. (...)  Oui, la liberté, ou plutôt l’autonomie pédagogique est essentielle…comme moyen pour les enseignants d’accomplir leurs missions, de participer à un projet collectif  dans lequel ils sont des acteurs et pas de simples pions. Nécessité peut-être, si et seulement si elle n’est pas la porte ouverte à tout. Il est vrai que l’enseignant est parfois pris dans le piège des injonctions paradoxales : doit-il respecter les programmes avant tout ou faire réussir les élèves ? doit-il obéir à une logique du socle commun ou se conformer à des textes officiels qui de facto lui tournent le dos, doit-il s’occuper d’abord de ce que les élèves apprennent et non de ce qui est officiellement enseigné ? Doit-il se plier aux règles d’un collectif qui parfois ne respecte pas les règles nationales (par exemple qui pratiquerait la punition collective, la constitution de classes de niveaux, instaurerait des règlements contraires au droit, etc.) ? Quelle est la légitimité supérieure qui doit primer sur les autres ? Est-ce à chacun de l’estimer ? Autant de questions complexes qu’il faudrait travailler davantage en formation.  Occasion de débats, d’analyse de cas, pour gérer au mieux les tensions entre exigences contradictoires, celles du fonctionnaire rigoureux, du cadre inventif, du militant de la réussite de tous, du citoyen, du pédagogue."

    La liberté pédagogique, dans son acception libérale la plus extrême, hors de tout cadre collectif, participe à une déstructuration des apprentissages et à une satellisation des pratiques ! On en voit les conséquences , par exemple, dans la faiblesse des  performances orthographiques de nos élèves ! 

    Ne faudrait-il pas conjuguer la liberté pédagogique avec la nécessité d'une cohérence des parcours en termes de méthodes et donc de manuels ? 

    Où est l'intérêt des élèves ?

    La liberté pédagogique trouve ses limites dans les questions de responsabilité ! J'aime bien cette idée ! Même si elle oblige chacun d'entre nous à renoncer parfois à des envies personnelles et à une toute puissance  contre-productive.

    J'emprunte une dernière fois les mots de Jean Michel Zakhartchouk:  "Liberté chérie"  continue à être un refrain apprécié et très porteur. Ce qui n’empêche pas qu’on brandisse plus facilement ce thème lorsqu’on est opposé à certaines règles qui ne vont pas dans notre sens, jusqu’à défendre la « désobéissance » alors même qu’on reprochera leur insoumission à des récalcitrants par rapport à des lois ou normes qu’on apprécie.

    Sources : le blog de JM Zakhartchouk , le Blog du SNUIPP, mes souvenirs personnels qui peuvent être mis en défaut.

    Bien sur si les références aux écrits de JM Zakhartchouk gênent son auteur, je me ferai un devoir de retirer immédiatement ce billet d'un soir!

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