• ZIG et ZAG

    Je ne suis ni politique, ni chronobiologiste, juste un instit. ordinaire co-responsable des apprentissages et du bien être de ses élèves.

    Comme  tous les instit. , un peu de bon sens, beaucoup de temps passé à observer, la permanence de certains constats  dont semble émerger des invariants redécouverts régulièrement par d'éminents chercheurs …

    Je sais, je sais, je vous entends penser d'ici … "Quel prétentieux!"

    Mais non, je vous assure pour les lire régulièrement,  sur Twitter et ailleurs, les enseignants du primaire ont des choses à dire , et ne sont pas suffisamment écoutés !

    Alors, chers tweet'amis, je vais vous livrer l'état de mes réflexions matinales sur la fameuse réforme des "rythmes scolaires" après un an de fonctionnement : le temps du bilan est arrivé ! Il y a quelques semaines encore, j'aurais dit "bilan d'étape" !

    Pas de théories fumeuses, dogmatiques ou partisanes ! Juste des observations jetées rapidement sur la page blanche de mon ordi,  une contribution dont chacun fera ce qu'il voudra! 

    Je vous en parle ce matin car l'assouplissement proposé engagera parfois  les Municipalités - surtout quand il y a changement - à revoir la copie, à amender, à tenter de revenir en arrière , même quand on a soi-même dit que le passage à 4 jours fut une erreur !

    Le passage à 5 jours était une mauvaise idée, revenons à une autre mauvaise idée!

    Comprenne qui pourra !

    Revenir à 4 jours,  c'est revenir à des difficultés identifiées ! Revenir en arrière pour repartir , ou ne rien faire ? Bon à priori, malgré les promesses électorales, c'est impossible !

    Peut-être y a-t-il des choses à améliorer, d'autres pistes à explorer, d'autres systèmes à confronter ?

    La question des "rythmes scolaires " aura occulté pendant toute cette année d'autres réformes sans doute beaucoup plus déterminantes du point de vue des résultats scolaires: la formation initiale et continue des enseignants, la liberté donnée aux équipes, la pédagogie, les effectifs, les aides aux élèves en grande difficulté, les programmes qui induisent tant les pratiques, l'attractivité du métier, ...

    Bon , quoi qu'il en soit, revenons à nos moutons ! L'aménagement du temps de l'enfant !

    Les fondements , pourquoi j'aspirais à des changements...

    Je me rappelle d'un temps pas si lointain où mes collègues répétaient en boucle qu'après la récréation de l'après-midi, ils ne pouvaient plus rien faire  (4 heures de perdues ou presque dans les petites classes) , que le vendredi après-midi était pénible et peu productif, que chaque lundi matin, un calme apparent cachait des esprits bien peu disponibles , qu'on n'avait plus assez de temps pour l'entraînement,  …

    Dans ces conditions, que restait-il comme temps "utile" ,

    Beaucoup (j'en suis) regrettent le samedi matin, mais comment cette proposition serait-elle accueillie aujourd'hui ? Et faut-il rappeler tout de même que l'interrogation des rythmes ne date pas de 2008 ! Nous en parlions déjà en 1979, année de mon "entrée en profession , temps béni du samedi matin et des études chronobiologiques bisontines !

    En supprimant une matinée, on a en même temps privé les enseignants d'un temps efficace, avec des programmes toujours aussi lourds… pression temporelle, stress, avancée à marches forcées vers des savoirs fragmentés, parfois trop rapidement construits, centrés sur l'illusion d'une  efficacité immédiate   !

    "C'est toujours ça qu'ils sauront!"

    Belle ambition !

    "Ère" du "vite, dépêchez-vous!

    Le constat est sans appel, les résultats continuent de baisser… même si on assiste en ce moment à un léger mieux du côté de l'illettrisme (journées citoyennes de 2013) , tout en faisant le constat d'un énumérisme grandissant !

    Léger mieux du côté de l'illettrisme! Heureusement, les équipes, quoi qu'on en dise, sont mobilisées là-dessus depuis 10 ans !

    J'ai , sur ces questions,  ma propre hypothèse, dont mes rares lecteurs peuvent lire le développement dans ce blog cathartique: maîtrise insuffisante de la langue, manque d'expériences et donc déficit culturel, passage  trop rapide à l'abstraction (culture du résultat immédiat oblige) , nombre grandissant d'enfants insécures, non prise en compte du fonctionnement de la pensée de l'enfant qui n'est pas un adulte en miniature, … L'outillage instrumental ne suffit pas !

    On trouve dans ces quelques points les fondements de mon adhésion au projet de "changement" !

    Chercher à compenser le déficit cruel d'expériences et de culture,  et favoriser par la même l'accès à la conceptualisation ! J'ai accueilli les ateliers périscolaires comme une avancée possible dans cette problématique que l'école ne peut pas régler seule  !

    Ce n'est pas en faisant plus de la même chose qui ne marche pas que l'on fait progresser les enfants ! 

    Aller au musée, à l'école d'art, lire et jouer des textes, participer à des ateliers d'écriture, découvrir une activité sportive inexistante dans le cadre scolaire, s'interroger sur des observations scientifiques, fabriquer, construire, produire, … 

    Faire faire pour faire penser !

    Revenir à 5 matinées, c'était enfin redonner du temps efficace d'enseignement et donc d'apprentissage!

    Concevoir un temps de déminage des problèmes interpersonnels pour entrer efficacement dans les apprentissages : une bonne idée, mais exigeante en formation et en compétences pour le personnel!

    Des constats ou des interrogations, après une année...

    La question de la fatigue , celle des enfants, celle des enseignants!

    Journées insuffisamment raccourcies, successions de temps parfois très courts  dans des structures différentes et  une matinée de plus ! Les élèves seraient fatigués, les bienfaits du mercredi matin seraient perdus en fin de semaine !

    Cette question de la fatigue est difficile à mesurer, tant les ressentis des adultes entrent dans la perception des choses! Je n'ai pas les moyens, à titre personnel, de répondre à cette question. Sont-ils plus fatigués qu'avant ? 

    Une chose est certaine, les familles n'ont pas modifié leurs rythmes personnels: manque de sommeil fréquent, ELCO du samedi ou du mercredi après-midi, cours du Dimanche, excès de collectif… Cette accumulation met en lumière la difficulté de modifier  le temps scolaire sans prendre en compte le temps global de l'enfant… Mais comment faire ? C'est parfois sur le champ familial qu'il faudrait pouvoir agir !

    La fatigue des enseignant(e)s est réelle : même amplitude de la journée, une matinée supplémentaire, plus de relâche dans la semaine dans un contexte où la conduite de classe nécessite une énergie toujours plus importante ! Sentiment d'être toujours à l'école, amplifié encore par une multitude de courtes réunions! Les équipes ont du mal à trouver des temps communs pour travailler ensemble, et ces temps sont encore parasités par des contraintes familiales (et financières) nouvelles: besoin de trouver une "nounou" pour les enfants à des horaires pas faciles, frais supplémentaires de garde , sentiment de donner beaucoup de sa personne, alors même que les enseignants français sont parmi les moins bien lotis des pays de l'OCDE  ...

    Cette question du temps des enseignants a été sous-estimée par des politiques qui pensent souvent,  même s'ils s'en défendent,  que les enseignants sont prompts à défendre leurs "petits intérêts" ! La question de l'état de fatigue et donc de disponibilité des enseignants est pourtant une donnée fondamentale dans les problématiques qui nous occupent !

    Peut-on penser le temps de l'enfant, sans penser celui de l'enseignant (celui de la famille aussi, of course ) ?

    La qualité des temps

    La temps scolaire.

    Je suis maître spécialisé, et certains verront dans ce positionnement une limite à la crédibilité du discours.

    "Tu n'as pas de classe, tu ne peux juger de l'état du groupe classe !"

    Alors c'est vrai, je ne peux en juger de la même façon , mais je suis aussi directeur et à ce titre observateur du quotidien, et je sais aussi que la perception d'un groupe classe est étroitement lié à l'état de l'adulte qui officie !

    La question n'en reste pas moins fondamentale: les enfants sont-ils davantage fatigués ? Si tel est le cas, est-ce un état transitoire, le temps que tout le monde s'adapte, ou s'agit-il d'un phénomène durablement installé ? On retrouve ici la question de la complémentarité des différents temps de l'enfant.

    La seule chose que je crois pouvoir affirmer, c'est que le mercredi matin est un nouveau temps efficace : l'observation clinique des élèves en grande difficulté va dans ce sens ! 

    Les enseignants que je côtoie opposent souvent à cette organisation du temps, un vendredi après-midi très peu productif ! L'était-il davantage avant ?

     Le temps périscolaire

    Les enfants de mon école ont bénéficié d'ateliers extrêmement intéressants et diversifiés . Un parcours culturel accompagné d'un passeport devait assurer les élèves d'un programme équilibré sur la totalité du cursus scolaire… Je continue de croire que c'est une chance d'ouverture culturelle, condition indispensable à la réussite scolaire !

    La qualité de ces temps est bien sûr inégale, comme l'est aussi, de ce point de vue, le temps scolaire, et sans doute tous les autres temps de l'enfant !

    J'observe encore, malgré les progrès accomplis en terme de sécurité, de repérage des temps, des lieux et des personnes , de climat, quelques points de tension , quelques résistances …

    Force est de constater que le temps de l'enfant est toujours aussi "saucissonné" (ce n'est pas une nouveauté, il l'était tout autant avant) et qu'il est bien difficile pour le personnel périscolaire - malgré un projet pédagogique de qualité développé par une coordinatrice engagée - de gérer  les comportements de certains  élèves prêts à exploser après 3h15 ou 5h d'immobilité… Discontinuité du cadre, succession de temps courts nécessitant adaptation rapide, représentations symboliques très différentes des différents temps, des différents espaces et des différentes personnes  ...

    Cette difficulté à gérer les comportements doit nous renvoyer aussi à une analyse conjointe: qu'est-ce qui explique cette différence de comportement ? Comment y remédier ?

    Faire des ces temps successifs un seul temps, cohérent, complémentaire, traversé par les mêmes grands objectifs nécessiterait un partenariat efficace, et donc un temps dédié pour les professionnels de chacune des institutions, pour pérenniser les choses en dépassant la bonne volonté des uns et des autres . Un seul "directeur" , référent d'autorité, garant du cadre, chargé de l'ensemble de dispositif comme à Paris permettrait-il d'éviter cet écueil ? 

    La qualité de ces temps, particulièrement ceux qui précèdent les apprentissages scolaires, sont déterminants pour améliorer l'écoute, la concentration… et donc les résultats ! 

    Nous n'en étions pas encore là, même si nous avons commencé à améliorer, grâce à un partenariat reposant sur la bonne volonté, à modifier favorablement des fonctionnement ancestraux (l'accueil de 14h par exemple)  !

    Projet en chantier, projet inabouti ! Impatiences,  frustration bien actuelle d'un temps du "Tout, tout de suite !"

    Bilan : Alors , mieux ou moins bien qu'avant ?

    Pour le positif, un temps efficace supplémentaire, des ateliers enrichissants, un partenariat dont on pourrait espérer le plus grand bien, … 

    Des journées encore trop longues, un saucissonnage du temps de l'enfant, un temps de l'enseignant parasitant, une fatigue réelle pour les adultes, … 

    Arrêter tout un an après, c'est ne pas répondre à ces questions, c'est essayer et renoncer ! Une fois dans le Zig, une fois dans le Zag !

    Alors chers tweet'amis, je vous le dis, je ne suis sûr que d'une chose, c'est que l'école a besoin de stabilité pour travailler !

    On sait bien, les uns et les autres, et depuis fort longtemps,  que le temps scolaire mériterait d'être changé beaucoup plus profondément : diminuer davantage la journée de classe en jouant sur des vacances d'été trop longues! Mais qui est prêt à ça ? J'avoue que travailler dans des classes où la température monte à plus de 35° de mai à septembre ne me tente guère (école pas isolée) !

    Les assouplissements du décret permettent de nouvelles organisations. La libération d'une demi-journée pourrait être intéressante, à condition d'éviter le vendredi après-midi si on ne va pas à l'école le samedi matin ! Le rallongement du week-end aurait sans doute des conséquences sur une déstructuration déjà très importante en début de semaine .

    D'autres organisations, pour l'instant impossible dans le cadre du décret actuel, méritent analyse ! 

    Parmi celles-ci,  5 matinées de 4 heures, 2 après-midi de 2h de classe et deux après-midi pour le péri-scolaire !

    Les rythmes ne sont pas uniquement une question de temps: c'est avant tout une question pédagogique ! Un enfant peut apprendre efficacement sur 4 heures s'il a un enseignant sachant jouer sur les alternances !

    Je trouve dans cette proposition de C. Leconte (je crois, qu'elle me pardonne si je me trompe) des réponses à des obstacles au développement du changement:

    > Le saucissonnage en temps courts pour le périscolaire ! En offrant 2 demi-journées complètes:  il doit être plus facile pour les adultes d'installer un contrat éducatif et comportemental avec des enfants mieux repérés et plus disponibles.

    > Le temps des enseignants: en libérant 2 demi-journées, on dédie l'une d'entre elles à la vie de l'équipe et à l'organisation des apprentissages,on rend la 2ème aux enseignants qui ont l'impression (réelle) de perdre sur tous les tableaux (temps de travail, amplitude de présence à l'école, perte de pouvoir d'achat). Bref on  supprime des parasitages psychologiques. Je rappelle tout de même que les concours cette année ne font pas le plein, et que l'attractivité du métier semble être mise à mal !

    Le temps de l'enfant ne se réduit pas au temps scolaire! Le temps collectif continue d'être excessif ! Obligations d'un temps où les familles ne peuvent plus être disponibles !

    Ne devrait-on pas réfléchir aux moyens de redonner à l'enfant, dans le cadre collectif, du temps  pour lui, pour ne rien faire, pour s'isoler, ... 

    La question de l'attention reste et restera d'abord une question de … pédagogie ! 

    Reste le problème des coûts ! Mais ça, c'est une question de choix politique !

     

    « Un défiBrèves de Mai »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Mai 2014 à 13:35

    Merci pour cette très belle analyse.

    Et oui, bien sûr, vous ne vous trompez pas, ce que je demande depuis 2012 aux ministres successifs c'est d'entendre qu'il ne s'agit pas que de rajouter une 1/2 j qui permettra vraiment qu'aient lieu les changements attendus au sein de l'école. Bien sûr que la question de l'attention est une question de pédagogie, j'ai publié en son temps des articles donnant des pistes de réflexion, à partir de recherches en psychologie cognitive, pour "éduquer" l'attention des enfants. Le temps pour s'isoler, ne rien faire, rêvasser, est évidemment indispensable, principalement au moment de la "pause méridienne" qui doit être un moment de détente, de relaxation et non d'hyperexcitation.

    Oui tous les temps sont à revoir, à réaménager, mais il faut aussi former tous ceux qui encadrent l'enfant pour qu'ils apprennent vraiment ce que sont les rythmes (biologiques, ce sont les seuls vrais à respecter) des enfants et comment ils fonctionnent.

    Et oui ce sont des choix politiques à faire, mais du côté des coûts, il a été montré qu'il revient moins cher pour les collectivités de cumuler toutes les activités sur 2 AM de 2h plutôt que de les répartir sur 4 x 1h (parfois même 1h15, ou bien 3/4 d'h mais en payant 1h l'intervenant pour tenter de le fidéliser), d'autant plus qu'on peut alors donner aux animateurs des emplois du temps dignes de ce nom, pour un emploi vrai et non précarisé, mais aussi qu'on peut associer toutes les ressources (bibliothèque, médiathèque, association culturelle ou artistique ou autre) subventionnées par la commune pour qu'elles prennent en charge chaque AM (en faisant tourner les AM libérées entre les écoles), un groupe, ce qui revient à une économie substantielle puisque c'est pris sur le budget actuel de la commune.

    De plus c'est le meilleur moyen de permettre aux enfants de découvrir des associations ou des structures vers lesquelles ils ne seraient jamais allés spontanément, et dans lesquelles ils peuvent ensuite avoir envie de s'inscrire. Et il me semble urgent que le ministère entende qu'une école qui va bien, avec des enseignants qui vont bien, des animateurs et personnels municipaux qui vont bien, ce sont des enfants qui vont bien et par là des parents rassurés de laisser leurs enfants dans ce lieu où ils vont bien. C'est de fait moins d'absentéisme, tant des adultes que des enfants (y compris de leurs parents devant, sinon,  prendre un congé de leur travail pour garder leur enfant), et au final, une société qui va mieux.

    Construire un tel contrat éducatif doit permettre de se préoccuper de développer chez tous les enfants un "bien vivre ensemble" ce qui ne peut qu'aider à minimiser les comportements agressifs, violents, a-sociaux. C'est aussi faire en sorte qu'on va permettre aux enfants souvent considérés par l'école comme en difficultés, de faire la preuve de leurs potentialités, de leurs savoir-faire,  dans un autre cadre, dans d'autres types d'apprentissages, ce qui renforcera leur estime de soi mais permettra aussi aux adultes comme aux enfants de porter un regard différent sur ces enfants, et de valoriser davantage leurs compétences plutôt que de ne pointer que leurs manques. 

     

    Reste à mobiliser le monde du travail pour qu'il accepte d'éviter aux parents des horaires absolument inacceptables pour une vie de famille digne de ce nom : c'est possible dans les pays du Nord de l'Europe, pourquoi pas chez nous ?

    Tout cela relève d'une volonté politique au plus haut niveau, mais a-t-on vraiment envie d'une autre société ? 

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